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Le Pont des Bordeaux

L'expérience malheureuse de Dieppe (août 1942) avait montré aux alliés qu'il leur serait impossible de prendre une ville portuaire déjà existante : la défense allemande était trop efficace et les dégâts subis auraient été trop importants. Il a donc été décidé la mise en place d'une digue artificielle et préfabriquée. Winston CHURCHILL, à qui l'idée du port revient, a chargé Lord MOUNTBATTEN du projet des ports préfabriqués.

Les éléments constitutifs ont été tractés par bateaux depuis la côte anglaise, et le pont a été monté sur place. Des caissons Phœnix ont été coulés au large pour former le port. A l'intérieur de la rade ainsi délimitée, des plates-formes flottantes ont été mises en place. Pour relier les quais à la côte, on adopta un système de routes métalliques relativement souples reposant sur des flotteurs en acier ou en béton armé. Le tout a été opérationnel le 18 juin.

C’est un élément de cette route métallique qui a été utilisé plus tard, en 1945, pour reconstruire le pont des Bordeaux, détruit dans la nuit du 29 juin 1944 par les résistants français. Ce pont, aujourd’hui unique en France, a été restauré par la commune, au printemps 2002, avec l’aide du Conseil Général du Calvados. C'est un pont à structure métallique, composé d’un seul élément, de couleur rouge. Il traverse la rivière du Noireau, limite entre les communes de St Denis et de Cahan, près de l’ancien pont de chemin de fer. L’origine du nom du hameau composé des quelques maisons qui se trouvent près du pont doit être la même que celle de la ville du Sud Ouest de la France : cet endroit se situe en effet « au bord d’eau », au bord de l’eau.

6 juin 1944, sur les plages d’Arromanches…

Les premières opérations du débarquement des forces alliées ont été couronnées de succès, mais il devient très urgent et impératif de pouvoir débarquer les très grandes quantités de matériels de guerre, blindés et véhicules en tous genres. Le port de Cherbourg étant encore occupé par les Allemands, un véritable port artificiel sera opérationnel en quinze jours : ses éléments constitutifs furent tractés par bateaux depuis la côte anglaise puis amarrés à des épaves préalablement coulées. Chacun de ces caissons de béton « Phoenix » formant brise lame, les bateaux pouvaient alors accoster à l’intérieur de cette jetée, puis débarquer les tonnes de matériels par des plates formes « Dukws » articulées et flottantes dotées d’un ingénieux système d’adaptation à la hauteur de la marée.

Pendant tous ces évènements à Saint Denis de Méré…

Les habitants savent bien sûr que le débarquement est commencé, on avait entendu le pilonnage à plus de 60 km de distance des côtes. Il y a bien sûr des bombardements aériens, mais la situation demeure relativement calme, l’occupation allemande devant durer jusqu’au 15 août. Le pont des Bordeaux vit ses dernières heures. Implanté en parallèle au viaduc ferroviaire, ses bordures métalliques enjambent le Noireau. Il a même vu passer il y a quelque temps le train du Maréchal Rommel qui était venu en Normandie inspecter les défenses côtières, et qui avait passé la nuit à quelques centaines de mètres de là sous le tunnel des Gouttes.

Dans la nuit du 29 juin 1944

Il y a quelques jours les différents chefs de groupes de résistants constitués par Henri Laforest se sont réunis au Pont Grat dans la vallée de la Vère pour se répartir les différentes opérations à mener et la distribution des ponts à détruire. Julien Bégyn, dit « lapin » s’est vu attribuer le pont des Bordeaux. Il est près de minuit. Dans le plus total silence, l’ensemble des membres du groupe s’approchent furtivement : Julien Bégyn et son frère Bernard, Roger Bidault, Louis Dautonnel dit « mitron » car il travaille dans une boulangerie, Jules Dugué et Louis Hébert de Pont Erambourg accompagnés de trois membres des FTP : Michel Trévin, l’artificier espagnol « Bégui » et son camarade « Marcel » liés au maquis du Hamel des Bots. Un soldat allemand assure la garde de la voie ferrée accompagné de son chien (un berger allemand, cela ne s’invente pas !). Soudain, le chien s’approche d’eux. « Rauss, Rauss » lui chuchote alors l’un des résistants… et à leur plus grand soulagement, le chien repart rejoindre son maître sans aboyer ni même signaler leur présence. Quelques longues minutes plus tard, le pont explose, se coupe en deux et tombe dans la rivière. Malgré tous les risques encourus, Julien Bégyn notera dans un carnet toutes les actions entreprises. Ce document est aujourd’hui conservé par sa fille comme un témoignage poignant de l’engagement de son père.

Un an plus tard, en 1945

Le génie avait installé un pont provisoire pour permettre le passage des véhicules militaires. La décision fut alors prise de démonter, transporter et installer sur place l’un des éléments flottants« Dukws » de l’ancien port artificiel d’Arromanches qui avait été pratiquement détruit par l’effroyable tempête du 19 au 22 juin 1944. Il demeurera dans le même état pendant près de 57 ans !

Printemps 2002

Grâce à la volonté et au financement du Conseil Général du Calvados, et compte tenu de la valeur historique de ce pont (le seul encore existant en France sur les plusieurs centaines qui avaient été nécessaires à la réussite des opérations du débarquement), cet édifice aura été entièrement rénové, réparé et repeint. Débarrassé d’un maximum d’éléments, l’ouvrage de 35 tonnes a été délicatement et avec une très grande précision reposé à son emplacement d’origine le 5 juin dernier, veille symbolique anniversaire du jour J. En parallèle, les abords immédiats du pont ont également fait l’objet d’importants travaux : effacement des lignes électriques, passage du réseau d’eau potable en lit de rivière, aménagements des murets de soutien ainsi que de la voirie. Monument historique de la bataille de Normandie, le pont des Bordeaux a bien mérité cette toilette qui lui donne une nouvelle jeunesse, monument commémoratif de notre propre histoire érigé à la mémoire des membres de la résistance et des soldats alliés, morts pour que nous puissions être encore aujourd’hui des hommes libres.

Saint Denis de Méré tient à remercier tout particulièrement :

  • Roger Bidault, seul survivant du groupe de résistants, pour son poignant témoignage,
  • Jean-Claude et Martine Ruppé, fille de Julien Bégyn (Lapin) pour leurs conseils avisés et pour avoir bien voulu accepter la reproduction du carnet du chef du groupe,
  • Monsieur Pierre Salles, Maire d’Aubusson, pour avoir transmis une copie de l’histoire d’Henri Laforest, « un homme et un combat pour la liberté » tiré à part du bulletin municipal n° 22 de juillet 1984, auteur Martine Ruppé,
  • Monsieur Bernard Jenvrin pour sa précieuse documentation.

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